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Les gouvernants français et la population guadeloupéenne

Qui parle au nom des Guadeloupéens ? — position de la CSLR sur le débat statutaire

Pourquoi Paris a-t-il tant de mal à comprendre ce que veulent les Antillais vivant aux Antilles ?

Depuis des décennies, les gouvernements successifs cherchent à comprendre les attentes de la Guadeloupe. Ils consultent les élus. Ils reçoivent les parlementaires. Ils rencontrent les responsables politiques, syndicaux et associatifs. Ils écoutent également les nombreuses personnalités antillaises installées dans l’Hexagone, particulièrement à Paris, qui disposent naturellement d’un accès beaucoup plus facile aux ministères, au Parlement et parfois aux plus hauts niveaux de l’État.

Et pourtant, un malentendu persiste.

Et si, à force d’écouter ceux qui parlent au nom de la Guadeloupe, Paris finissait par ne plus entendre ceux qui vivent en Guadeloupe ?

C’est peut-être là que commence le problème.

Qui parle au nom des Guadeloupéens ?

Il existe aujourd’hui quatre acteurs qu’il ne faut surtout pas confondre :

  • la population qui vit en Guadeloupe ;
  • les élus qui la représentent ;
  • la communauté antillaise installée dans l’Hexagone ;
  • les gouvernants qui décident à Paris.

Tous ont leur légitimité. Mais ils n’ont ni la même fonction, ni nécessairement les mêmes préoccupations.

Un Guadeloupéen vivant à Paris reste évidemment Guadeloupéen. Il aime son pays, y conserve souvent sa famille et peut sincèrement vouloir contribuer à son avenir. Mais il ne vit plus quotidiennement les mêmes réalités que celui qui réside ici. Il ne subit pas de la même manière les coupures d’eau, l’état de nos routes, les difficultés de notre système de santé, l’insularité ou le coût de la vie.

Paradoxalement pourtant, celui qui vit à 7 000 kilomètres de la Guadeloupe peut se trouver à quelques minutes des lieux où se prennent les décisions qui la concernent. Cette proximité donne un accès au pouvoir.

Elle ne donne pas un mandat de représentation.

Lorsqu’une association, une personnalité ou un réseau antillais est reçu à Paris, une question devrait donc toujours être posée : qui représentez-vous exactement ?

Et les élus ?

Le problème est différent. Ils ont incontestablement reçu un mandat des électeurs. Mais lequel ?

Lorsqu’ils se sont présentés devant les Guadeloupéens pour solliciter leurs suffrages, combien leur ont clairement annoncé :

« Élisez-nous et nous conduirons la Guadeloupe vers l’article 74 et l’autonomie » ?

La question mérite d’être posée. Car être élu pour administrer une Région, un Département ou une commune ne signifie pas nécessairement avoir reçu mandat pour modifier profondément l’organisation institutionnelle du pays.

L’histoire nous en fournit d’ailleurs une démonstration spectaculaire. En 2003, un projet soutenu par une grande partie de la classe politique proposait déjà de remplacer le Département et la Région par une collectivité unique, tout en demeurant alors dans l’article 73. Lorsqu’on demanda directement leur avis aux électeurs guadeloupéens, ils répondirent :

NON à 72,98 %.

Ce jour-là, personne ne pouvait plus prétendre parler à leur place.

« Donnez-nous davantage de pouvoirs »

Aujourd’hui, le débat revient. On nous explique que davantage de pouvoirs locaux permettraient de mieux répondre aux difficultés de la Guadeloupe. Mais une question de simple bon sens traverse probablement l’esprit de nombreux citoyens : comment sont exercés les pouvoirs qui existent déjà ?

Nos collectivités disposent déjà de compétences considérables. Or le Guadeloupéen regarde autour de lui. Il regarde l’eau. Il regarde les routes. Il regarde certains services publics. Il regarde l’état général de son environnement économique et social. Et il peut légitimement se demander :

Avant de confier davantage de pouvoirs, ne faudrait-il pas d’abord démontrer que ceux qui existent déjà sont exercés efficacement ?

Ce n’est pas refuser le changement. C’est demander à quoi il servira.

Regardons la Martinique

Nous avons même, à quelques dizaines de kilomètres, une expérience dont il serait étrange de ne pas tirer les enseignements. La Martinique a fusionné son Département et sa Région dans une collectivité unique.

Dix ans après, quelles améliorations suffisamment évidentes dans la vie quotidienne des Martiniquais permettent de dire aux Guadeloupéens : « Regardez : voilà ce que la collectivité unique vous apportera » ?

La question est d’autant plus légitime qu’un élu martiniquais vient lui-même de publier une analyse particulièrement préoccupante sur l’évolution des effectifs de la Collectivité territoriale de Martinique.

Selon les données qu’il présente, la CTM compterait aujourd’hui environ 4 500 agents, contre environ 3 600 à 3 700 pour le Département et la Région de Guadeloupe réunis. Rapporté à la population, l’écart serait de l’ordre de 30 à 35 % d’agents supplémentaires par habitant.

Ces chiffres devront naturellement être approfondis. Mais ils suffisent déjà à poser une question : où sont les économies d’échelle que la fusion devait permettre ?

Une réforme institutionnelle ne doit pas être jugée à la satisfaction de ceux qui exerceront demain les nouveaux pouvoirs. Elle doit être jugée aux résultats qu’elle apporte à la population.

Et les sondages ?

On nous opposera peut-être les enquêtes récentes montrant qu’une majorité de Guadeloupéens serait désormais favorable à une collectivité unique. Prenons-en acte. Mais ne faisons pas dire aux sondages ce qu’ils ne disent pas.

L’enquête QualiStat publiée en 2025 montre effectivement une forte adhésion à la fusion du Département et de la Région. Elle ne démontre pas que 75 % des Guadeloupéens veulent quitter l’article 73 pour l’article 74. Cette question-là n’a pas été directement posée. Or c’est précisément celle qui compte aujourd’hui.

Collectivité unique, davantage de compétences locales, article 74 et autonomie ne sont pas quatre façons de dire la même chose.

Et lorsqu’il s’agit de l’avenir institutionnel d’un peuple, les mots ont leur importance.

Paris doit aussi se poser des questions

Nous en arrivons finalement aux gouvernants français.

Lorsqu’un élu guadeloupéen affirme à Paris ce que veut « la Guadeloupe », demandez-lui sur quel mandat précis repose cette affirmation. Lorsqu’une personnalité antillaise vivant dans l’Hexagone parle au nom des Guadeloupéens, demandez-lui qui elle représente. Lorsqu’on vous présente un sondage, regardez quelle question a réellement été posée.

Et surtout, ne confondez pas ceux qui ont accès à Paris avec ceux qui ont mandat pour parler au nom de la Guadeloupe.

Car les préoccupations des Guadeloupéens vivant ici ne sont pas difficiles à connaître. Ils veulent pouvoir ouvrir leur robinet et avoir de l’eau. Ils veulent circuler sur des routes convenables. Ils veulent pouvoir se soigner correctement. Ils veulent travailler. Ils veulent vivre en sécurité. Ils veulent pouvoir nourrir leur famille sans subir un coût de la vie disproportionné. Ils veulent que les services publics fonctionnent.

Et peut-être veulent-ils également davantage de pouvoirs locaux. Mais alors demandons-leur clairement lesquels, pourquoi et sous quel statut.

La parole doit revenir à ceux qui vivent ici

Les élus ont le droit de proposer. Les Antillais de Paris ont le droit de participer au débat. Le Gouvernement a le devoir d’écouter.

Mais lorsqu’il s’agit de décider de l’avenir institutionnel de la Guadeloupe, personne ne devrait pouvoir se substituer aux Guadeloupéens eux-mêmes.

La question n’est donc peut-être plus : « Pourquoi Paris ne comprend-il pas les Guadeloupéens ? » Elle pourrait être beaucoup plus simple :

Paris écoute-t-il vraiment les Guadeloupéens qui vivent en Guadeloupe ?

Car à force d’écouter ceux qui parlent en leur nom, on finit parfois par oublier de demander leur avis à ceux qui devront vivre avec les décisions prises.

Avant de décider pour la Guadeloupe, commençons donc par écouter ceux qui y vivent.

Cohésion Sociale et Libertés Républicaines

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